











Après l’exploit des « Galopins magnifiques » (Cheval Attitude n° 9), qui parcoururent à cheval les Etats-Unis au début du 20ème siècle, notre rubrique Crinières au long cours se penche à présent sur les performances des cavaliers Pechkov et Stevens. Qu’est-ce qui peut pousser le Russe Pechkov et l’Américain Stevens à traverser eux aussi un autre grand pays, la Russie, à la fin du 19ième siècle ? Traversées à cheval de la Russie, des Etats-Unis : anticipation de la grande opposition idéologique du 20ème siècle ?
La fin du 19ème siècle a été de fait propice aux premiers exploits à cheval. En 33 jours, du 16 avril au 19 mai 1889, alors qu’on vient d’achever la Tour Eiffel et que l’exposition universelle bat son plein, le jeune sous-lieutenant de 25 ans, M.A. Asseev, accomplit un périple de 2640 kilomètres qui le mène de Lubny à Paris, avec ses 2 juments, Diane (5 ans) et Vlaga (7ans). 80 kilomètres par jour, « une équitation à la turkmène » comme dit J.-L. Gouraud, un cheval bien chargé et l’autre complètement nu.
Peu après, du 07 novembre 1889 au 19 mai 1890, l’officier cosaque, le sotnik D.N. Pechkov, entend rivaliser avec le précédent et se lance dans un raid de 8838 kilomètres en 193 jours, d’une bourgade de la région du fleuve Amour à Saint - Petersbourg, « Le raid le plus extraordinaire de tous les temps » (Gouraud). Une traversée de la Russie d’est en ouest, sur le cheval Sery ou « Le Gris » (13 ans), à raison de 46 kilomètres par jour en moyenne et en portant une charge de 82 kilos.
Enfin, dans l’été 1890, le journaliste américain T. Stevens, auteur d’un voyage autour du monde à bicyclette, entreprend de chevaucher à son tour de Saint - Petersbourg à Sébastopol en Crimée, traversant ainsi la Russie du nord au sud sur son cheval hongrois baptisé Texas.
Sachant qu’on louait à son époque le comte Zoubrovitch pour avoir fait, 15 ans auparavant, le voyage à cheval de Vienne à Paris, Asseev relève ce qu’il présente comme un défi. Pechkov, quant à lui, se comporte de la même façon, il relève aussi un défi. Stevens, de son côté, affirme vouloir rencontrer le vrai peuple russe, rétablir la vérité sur son compte et, par là, être utile aux cavaliers et sportifs à venir.
Discours de la performance ou du récit social
La forme de l’écrit proposé au lecteur importe beaucoup dans la narration du défi. Soucieux de dire la vérité, Pechkov nous délivre des notes de voyage, dans un journal subdivisé en mois et en jours. Aucune fioriture de style ! Grande précision dans les noms de lieux et de personnes ! Le propos est porté par le rituel et la stéréotypie : pour chaque jour, on évoque le temps qu’il fait, l’état de la route, les paysages, les gens rencontrés de l’accueil à l’étape du soir, les distractions prises. Plus on approche de la fin du voyage, plus la tournure se veut un brin épique : les curieux se font foule, l’enthousiasme gagne le cavalier, comparé au passage au preux de légende des contes russes, le prince Bova. Tout est donc dans le petit fait vrai et « le miroir promené au long de la route ». Difficultés de l’épreuve : peu de choses parfois pour manger, se laver, soigner homme et animal ; cavalier pris pour un saltimbanque, un bandit, un vétérinaire, un évêque défroqué ; tempêtes et froid intense. Plaisirs de l’épreuve : les populations croisées au hasard de la route ; la rumeur populaire qui prétend que le cavalier aurait abattu 300 sujets chinois avec son sabre ; les gens qui comprennent la valeur de l’exploit en cours ; la photographie que l’on vous demande ; les personnalités qui se déplacent et les cadeaux qui vous sont faits ; le succès pour ce que l’on croyait impossible.

Stevens, quant à lui, se positionne aussi par rapport à l’exploit équestre de Pechkov, qu’il rencontre au début de son aventure. Mais son cheval Texas, comme celui de son accompagnateur et interprète Sacha, n’existent que fort peu sous sa plume, sauf à l’extrémité du récit, où cavalier et monture se comportent en « vrais aventuriers ». Tout le propos consiste à dresser ce que Stevens pense être « un portrait impartial des Russes et de leur pays » lors de l’été 1890 : « une grande nation placée sous le joug d’une autocratie ». Dans cette « Russie, pays médiéval », il distingue la Russie du pouvoir et des administrations face à « la Russie intérieure » des paysans. Et le souci du reporter, qui déclare avoir visité auparavant 24 pays, est de composer pour conserver à son récit aux allures de forme - ballade une apparence de continuité. Apparaissent alors des chapitres qui, plus que la chronologie, mettent en avant le pittoresque de la notation, de la description, du portrait, de la fiche bien documentée. Une radiographie de l’âme russe peinte de l’extérieur !
La Russie des paysages et des gens

Pechkov accomplit son exploit en hiver, par -20 à -40 degrés, par monts et par vaux, de forêts parfois impénétrables en routes souvent défoncées, d’effondrements en ornières boueuses, de relais de poste en pensions de fortune. Tout au long de sa route, il croise les Toungouses de l’Amour, les Bouriates du Baïkal, une colonie mandchoue, un groupe de Chinois attirés par les mines d’or, un convoi tatar, des prisonniers, des gens ivres, sans oublier les rennes, yacks, chameaux, ours, loups et chèvres sauvages ; et les contrôles incessants d’identité, et les connaissances rencontrées un peu partout. Homme austère, attaché à l’argent qu’il faut économiser, il est cependant sensible à la beauté architecturale d’une prison, d’une église, ou d’un site naturel. Chaque soir ou presque, il lui arrive de fréquenter, après sa rude journée d’efforts, le théâtre pour apprécier une opérette, une comédie ou un concert. Et il visite au besoin une exposition. Il va et dit vite ce qu’il voit et ressent.

Stevens va de Saint - Pétersbourg à Sébastopol et surtout à cheval de Moscou à la Mer Noire, pour revenir ensuite en bateau par le Don et la Volga. Pour lui aussi, l’équipée à cheval se fait par monts et par vaux, mais sans paraître insurmontable. Traversée des forêts du nord ; puis passage dans la zone entre forêt et steppe, où se trouve par exemple la région du monde la plus riche en… rossignols, Petite Russie avec ses champs de tournesols et ses villes ; enfin, arrivée dans les steppes de Crimée au pays idyllique des Tatars. Retour à la civilisation ! Stevens est frappé par la brutalité des forces de l’ordre, « la barbarie et la corruption de l’administration » qui réclame sans cesse les passeports, la rudesse du système politique avec ses prisons et ses autocrates à tous les échelons, sa peur des espions et sa délation généralisée, « la prostitution servile de la paysannerie », les prêtres ivrognes aux mœurs dissolues. Il évoque la forêt russe et le commerce du bois, les routes et la circulation, les conditions d’hébergement, l’ébriété quasi générale de la population, ses coutumes et superstitions. Il ne loue que deux rencontres : celle de Tolstoï et celle du petit gouverneur d’Ekaterinoslav, les deux seuls exemples d’hospitalité véritable pour lui. Le reportage dégaine sa fiche à tout propos et vous parle des ours et des loups, même quand l’observateur ne les a pas sous les yeux ! Témoignage de journaliste !
Le voyage intérieur
Tout voyage à cheval dans le monde est porté par un arrière -plan qui filtre les perceptions et impressions du cavalier. Pechkov est d’abord profondément croyant et religieux, et il le manifeste jour après jour. Il visite une église ou un monastère, se recueille sur la tombe de ses parents, va aux vêpres, se signe à chaque départ, s’incline devant des reliques. Par ailleurs, il se montre très attentionné pour son cheval qui perd parfois ses poils, saigne des postérieurs ou regarde avec inquiétude en arrière. Volontaire et inébranlable, Pechkov craint cependant les ivrognes qui l’empêchent de se reposer et se montre affecté par les soupçons qui l’accueillent. Il se sent parfois mal, s’ennuie à l’occasion sur la route comme à l’idée d’en finir sous peu avec cette « vie nomade de Tsigane » que son défi lui fait mener. Russe sensible, il ne peut juguler son émotion et ses larmes quand il est reçu en héros.
Stevens voit tout avec la mentalité d’un Américain qui se tient sans cesse dans la généralisation et la comparaison. Toute peinture de ville ou de paysage se veut « tableau de l’Orient » ; tout Anglais rencontré est « le parfait exemple de ces Anglais qu’on peut rencontrer en Russie » ; tout Russe est paresseux, illettré, ivrogne : « il existe dans l’âme russe un manque d’énergie et une propension à l’insouciance qui conduisent à une capitulation morale face à des difficultés ». On est constamment dans l’exemplarité négative et la satire produites par un voyageur qui porte haut les valeurs de l’Amérique : « il est préférable de ne pas regarder de trop près les grandes villes de Russie, comme tout ce qui est russe d’ailleurs, l’âme ou les institutions ». L’aveu est de taille !
Le sens profond et le caractère exemplaire du voyage

Asseev entendait prouver par son exploit la valeur de l’officier et du cheval dans la cavalerie de l’armée impériale russe, à la fin du 19ème siècle. Pour Pechkov, il s’agit de surpasser Asseev, qui vient d’ailleurs le féliciter. Course aux records, continuée plus tard par Alexandra Georgievna Kudacheva (12000 kilomètres en 500 jours) pour affirmer la supériorité physique et mentale de l’âme russe !
Pour Stevens, qui vient lui aussi féliciter Pechkov, il importe avant tout que son pays d’origine soit supérieur au pays traversé à cheval. L’œil du journaliste sociologue devient ainsi celui d’un idéologue. Ce cavalier est d’abord le porte-drapeau de sa patrie. L’univers politique et imaginaire du 20ème siècle, avec l’opposition entre Etats-Unis et Russie, est déjà en place dans les consciences de ces deux cavaliers de la fin du 19ème siècle!
Bibliographie annotée
Dimitri.N. Pechkov et Thomas Stevens, La Russie à cheval. Récits croisés d’un cosaque et d’un reporter (1889-1890), Petite bibliothèque Payot, 2002. 10,40 €.
De ce livre de Pechkov et Stevens, dont il a établi et présenté l’édition, Jean-Louis Gouraud a tiré son « vrai faux -roman » intitulé Serko, du nom du cheval de Pechkov (Editions du Rocher, 2006). Puis, le cinéaste Joël Fargès a tiré du roman Serko de Gouraud un scénario, suivi d’un film intitulé lui aussi Serko, dont le héros est Jacques Gamblain. Par ailleurs, du roman Serko, Bartabas a tiré son film Chamane, pour le scénario duquel il a demandé à Jean-Louis Gouraud d’écrire le scénario de son film intitulé Riboy, le double ou la réincarnation du cheval Serko. Bref : la fortune ou la postérité de l’exploit authentique d’un cavalier peut passer, comme le montre l’exemple de Pechkov, par l’imitation sur le terrain de l’exemple donné à cheval, puis l’écriture de plusieurs textes écrits (récits et scénarios) et la réalisation de plusieurs films. Cette richesse apportée par la postérité tient sans doute au potentiel imaginaire fabuleux dont Pechkov n’a su proposer qu’une épure ! L’imagination artistique galope elle aussi sur un vaste territoire !
Cet article est tiré du site www.cheval-attitude.com - Permalink : http://www.cheval-attitude.com/article/fiche/la-russie-a-cheval-au-19eme-siecle-272






